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Qui a peur de la grande dame d’Alger ?Tout (ou presque) ce que vous devez savoir sur la Grande-Poste, ce monument qui a accompagné notre histoire depuis plus d’un siècle jusqu’à devenir un symbole.
Devenue un symbole du mouvement populaire du 22 février, sinon un personnage de cette histoire qui s’écrit sous nos yeux, la Grande-Poste d’Alger n’en est pas à sa première apparition dans le registre des grands événements.
Elle est née dans l’histoire et y est restée. Elle a traversé presque tout le XXe siècle, nous accompagnant aux débuts de ce drôle de millénaire, telle une grande dame de la légende urbaine de la ville liée aux pulsations du pays profond. En 1910 débute son chantier.
Les autorités coloniales veulent «marquer le coup». Plutôt qu’une grande structure utilitaire, on envisage d’emblée un monument. La Poste n’est-elle pas alors l’auxiliaire de la colonisation ? Son extension accompagne et illustre l’ancrage de la France sur le territoire algérien. Le service des Postes, Télégraphes & Téléphone d’Algérie, dépendant de l’armée jusqu’en 1860, avec 97 bureaux, passera à 818 en 1950.
Au début du XXe siècle, on prévoit déjà la célébration du centenaire de la colonisation et l’on renforce un urbanisme de conquête ponctué d’édifices prestigieux. La future Poste centrale est envisagée à la fois comme un édifice public de haut standing, un élément structurant de la ville et une manifestation de grandeur de «l’œuvre coloniale».
D’où l’importance de son emplacement qui doit être à la fois stratégique et emblématique. On ne s’embarrassera pas pour détruire la belle église anglicane qui se trouvait sur le terrain convoité puisqu’une nouvelle était en voie d’achèvement à Mustapha Supérieur (place Addis-Abeba auj.). Le terrain se situe au bord de la percée encore existante entre Tafourah et les Tagarins, barrée en son sommet par l’hôtel El Aurassi. Cette trouée urbaine n’est pas fortuite.
Elle suit le tracé de l’ancien rempart avancé d’El Djazaïr qui passait aux pieds de la Grande-Poste et sur lequel on alignera plus tard le Palais du gouvernement (1934).
On applique ainsi les méthodes du baron Haussmann, créateur des grands boulevards de Paris calibrés pour la répression (largeur d’une charge de cavalerie, profondeur d’un tir de canon) après l’insurrection de la Commune en 1871. D’un point de vue urbain, on marque une centralité avec l’axe perpendiculaire des artères les plus importantes de la ville. Et, jusqu’aux années 1980, avant que la capitale ne s’étende bien au-delà de son site originel, le centre réel et perçu d’Alger sera représenté par la Grande-Poste.
Il semble même que les coordonnées de la ville (latitude et longitude) aient été établies en référence au monument. C’est dire que l’emplacement revêt de nombreuses significations historiques et urbanistiques. L’architecture de l’édifice n’est pas en reste.
Souvent, à la simple vue des façades, elle est confondue avec le patrimoine architectural de la période ottomane (car il est impropre de parler d’architecture ottomane à Alger). Or, la Grande-Poste est bien un monument colonial conçu selon les principes de l’architecture dite néo-mauresque.

L’architecture d’un rêve colonial
Cette école est née dans le sillage des idées de Napoléon III qui rêvait, notamment après sa première visite à Alger en 1860, d’un «Royaume arabe» allant d’Alger à Baghdad. Influencé par les utopies du courant saint-simonien et animé par de grandes ambitions territoriales, l’empereur souhaite créer en Algérie une sorte de colonialisme à visage humain.
Il s’agit de concéder quelques droits superficiels aux Algériens en donnant, du moins en apparence, plus de visibilité à leur culture et à leurs arts. Charles Jonnart, gouverneur d’Algérie de 1903 à 1911, s’inscrit dans cette démarche et encourage l’architecture néo-mauresque que l’on rattache à l’orientalisme dans la littérature et la peinture.
Mais il est peut-être exagéré de parler d’architecture dans la mesure où cette école s’est généralement contentée de plaquer des éléments de façades et de riches décorations maghrébines, andalouses et orientales sur des conceptions structurellement européennes. Ce style d’architecture donc, apparu en Espagne au milieu du XIXe siècle (néo-mudéjar), a connu la gloire de la fin du siècle jusqu’aux années 20, au Maghreb et surtout en Algérie où se trouve le plus grand patrimoine au monde en la matière. La Grande-Poste d’Alger est un chef-d’œuvre du genre.
On peut citer aussi le siège de la wilaya d’Alger, l’hôtel Cirta à Constantine, la Gare d’Oran et d’innombrables édifices, immeubles et maisons. La réalisation de la Grande-Poste fera appel à deux architectes de renom. Le premier, Jules Voinot (1851-1913), né et mort à Alger, connaissait parfaitement la ville et avait étudié l’architecture des ksour sahariens. Il a conçu l’Observatoire de Bouzaréah, quasiment jumeau de celui de Nice.
Il est aussi l’auteur de l’hôpital Mustapha. Denis Marius Toudoire (1852-1922), né à Toulon, est connu pour être un architecte des gares. On lui doit la gare de Lyon à Paris, celles de Bordeaux et de Toulouse.
Et, lorsque la Grande-Poste se construit, il conçoit la préfecture de Constantine et la mairie de Bône (Annaba). Le duo incarne l’élite du néo-mauresque avec Henri Petit (médersas de Tlemcen et d’Alger ; Gare maritime d’Alger…) qui a beaucoup œuvré dans le quartier de la Grande-Poste avec le siège du journal La Dépêche Algérienne (siège actuel du RND), les Galeries de France, auj. musée du MaMa ; le premier immeuble du Bon Marché au-dessus du Milk Bar et la rampe Ben Boulaïd (ex-Bugeaud).
Dès 1910, le chantier de la Grande-Poste devient une attraction. L’inauguration en 1913 dévoile un «véritable palais» et la presse multiplie les allusions aux Mille et Une Nuits tout en relayant le discours colonial. De fait, le monument en impose. C’est la «2e poste de France» après celle du Louvre à Paris.
Elle demeure aujourd’hui une des plus belles postes au monde. Pleinement néo-mauresque, ses architectes ont même envisagé un moment de la doter d’un minaret mais cette option a été abandonnée pour ne pas réveiller des questions sensibles quand, par exemple, la mosquée Ketchaoua était devenue une cathédrale.
La blancheur des façades fait écho à celles de La Casbah et l’entrée principale se décompose en un escalier monumental donnant accès à un porche à trois éléments, chacun ouvert par un arceau et suivi d’une voûte en coquille surplombant l’une des trois portes de bois massif.
Toutes les surfaces sont abondamment décorées de motifs géométriques et floraux ainsi que de calligraphies arabes. Hormis le porche et une galerie supérieure à arcades et colonnes jumelées, la blancheur domine largement la façade tandis que les deux dômes latéraux s’avèrent discrets et que le dôme central n’est visible qu’en s’éloignant. Sous la galerie s’incrustent des cartouches dans lesquelles figurent les noms de villes algériennes calligraphiées en koufi maghribi.
A l’intérieur, le hall central octogonal (30 m de diamètre du cercle circonscrit) libère toute la magnificence des décors sous une coupole magnifique. Henri Klein, personnage important du patrimoine à l’époque, décrit «une superbe décoration en entrelacs géométriques rayonnants, une polygonie exquise aux enchevêtrements savants».
C’est un catalogue somptueux de décors repris ou réinventés avec une grande variété de matériaux et techniques. Nous avons remarqué – et nous serions tentés d’attribuer ce fait à Voinot, par sa connaissance d’Alger – que la disposition en biseau de la façade centrale (soit obliquement et non en angle droit) a permis, tout en dégageant un parvis, d’inscrire parfaitement les trois éléments du porche dans la perspective de l’actuelle rue Didouche Mourad.
En effet, on peut, à partir de la place Audin (près d’un kilomètre), voir tout le porche. Si la Grande-Poste porte toutes les contradictions du style néo-mauresque, on peut affirmer qu’elle les assume avec une élégance et une originalité remarquables que l’accoutumance a renforcées.

Dans la vie comme l’histoire
Point nodal de l’ancien centre-ville, repère urbain connu de plusieurs générations, la Grande-Poste assurait toutes les prestations postales universelles avec son annexe des Chèques Postaux (néo-mauresque aussi). Attirant entre 8000 à 9000 usagers par jour en 2015, la compagnie Western Union l’a classée premier établissement postal africain.
Mais c’était aussi un carrefour humain, ses escaliers demeurant un lieu de rendez-vous national entre amis, amoureux, parents et autres relations. Dans les années 1960 et 1970, elle attirait des personnages pittoresques, tel le vendeur à la criée de journaux sur la gauche du porche ou encore un jeune Anglais aux cheveux longs et blonds qui faisait l’aumône pour rejoindre les hippies à Katmandou avant que les gars de son quartier ne le dénoncent comme un escroc bien de chez nous ! Depuis, Alger s’est étendue jusqu’à mordre la Mitidja.
La Grande-Poste a perdu sa centralité réelle et symbolique parmi de nouveaux quartiers éparpillés, sous-urbanisés ou pas du tout. C’est peut-être aussi ce qui attirait les manifestants ces derniers mois : la recherche d’un repère rassurant dans une capitale anxiogène. Mais ce n’est pas le 22 février 2019 que la Grande-Poste a eu affaire avec l’histoire. Juste après l’entrée de gauche, au-dessus des belles boîtes aux lettres en cuivre, une plaque de marbre rend hommage aux postiers martyrs.
Les Algériens de cette corporation, et notamment les facteurs, ont participé activement à la guerre de Libération, fournissant des informations aux réseaux du FLN, passant des messages et contribuant à la collecte des cotisations. Si le quartier de la Grande-Poste était très surveillé, car situé à proximité du Palais du gouvernement, il a connu plusieurs événements. La manifestation du 1er Mai 1945, organisée par le PPA, a eu lieu rue d’Isly (auj. Ben M’hidi).
Le slogan «Yahia listiqlal» avait été scandé et l’emblème national brandi. Les forces de l’ordre, et certains Européens de leurs balcons, tirèrent sans sommation. On compta 11 morts et plusieurs blessés qui préludaient tragiquement à la répression à grande échelle à Sétif et dans l’Est algérien. Le 30 septembre 1956, même rue, à 500 m de la Grande-Poste, le Milk Bar explose.
La bombe a été posée par Zohra Drif dans le cadre des représailles du FLN aux guillotinages de militants algériens à la prison de Barberousse ainsi qu’à la bombe de la rue de Thèbes à La Casbah qui fit, le 10 août, une cinquantaine de morts. Moins connue, la tentative, le 14 juillet 1956, d’incendier La Casbah.
Le 26 mars 1962, une manifestation organisée par l’OAS dégénère au pied de la Grande-Poste. Les manifestants rejettent les Accords d’Evian et veulent faire capoter le cessez-le-feu. Des coups de feu d’origine inconnue éclatent et les militaires français tirent sur leurs compatriotes.
On comptera environ 80 morts et 200 blessés. La photo qui a circulé récemment sur Internet où l’on voit des gens étendus sur les marches de la Grande-Poste ne montre donc pas des Algériens. Ce n’est pas la première fois qu’une telle confusion a lieu. La Télévision publique algérienne a souvent passé l’image du bus de la RSTA percutant un arbre (action précédant la fusillade) pour illustrer le combat des Algériens.
En revanche, pas d’images du lynchage, le jour-même, de plusieurs Algériens à Belcourt par des Européens qui accusaient le FLN d’être à l’origine de la tuerie. Mais l’Indépendance n’était plus loin. Lors de ses fêtes, les Algériens firent du porche de la Grande-Poste une scène de chant et de danse.
Et le 1er novembre 1862 s’y déroula un événement émouvant : l’émission du premier timbre-poste de la RADP orné du drapeau et de la carte du pays dans celle de l’Afrique.

Le CTC et la belle cadenassée
Joyau d’architecture, élément clé du paysage urbain d’Alger, la Grande-Poste fait partie du patrimoine national. Il faut préciser que ses décors ont été réalisés par des artisans algériens renforcés par leurs pairs marocains. Parmi les Algériens, figurait notamment Mohamed Hamimoumna, créateur émérite en calligraphie, enluminure, sculpture, etc.
Il a fallu cependant attendre 55 ans après l’indépendance et 4 ans après le centenaire de la Grande-Poste pour qu’elle fasse l’objet d’un arrêté du ministère de la Culture pour sa mise en instance de classement.
Le problème avait été posé depuis longtemps pourtant. Des cadres du ministère des Postes et Télécommunications l’avait abordé en 2000 et on leur doit d’avoir empêché in-extremis que la Grande-Poste ne revienne à un opérateur étranger repreneur du réseau d’Algérie Télécom.
Dans la foulée, ils avaient introduit une clause à toute cession dans leur secteur, à savoir que «les édifices susceptibles d’être classés patrimoine national resteront la propriété exclusive de l’Etat». En juin 2008, dans la revue Vies de Villes, l’architecte-restaurateur, Kamel Samar, signalait «quelques fissures et lézardes» ainsi que les «facteurs potentiels de dégradation» dus à l’âge de l’édifice, à la forte influence urbaine et à l’air marin, sans compter les séismes.
Nous avions repris ces éléments lorsqu’à travers le supplément Arts & Lettres, nous avions mené une campagne pour qu’un écran plasma géant et son lourd support métallique soient enlevés de la terrasse en surplomb de l’entrée.
L’installation défigurait de plus l’édifice et il a fallu insister pour qu’elle soit retirée, à moins que ce soit pour une raison étrangère à la préservation du monument. En 2009, la direction de la culture de la wilaya avait annoncé la préparation d’un dossier à soumettre au ministère de tutelle en vue de l’inscription de la Grande-Poste sur la liste des biens culturels de la nation.
Le dossier aurait donc mis huit ans pour monter d’Alger-Centre au Plateau des Annassers ! Puis, en 2014, avant que la Grande-Poste ne soit fermée, Algérie-Poste avait annoncé la création d’un Musée des Postes et télécommunications. Depuis, la belle d’Alger a sombré dans le sommeil et l’indifférence générale sans que l’on sache en quoi consiste ce projet de musée, qui l’a étudié et comment ?
Ce sont les manifestants enthousiastes du mouvement populaire qui l’ont réveillée et, semble-t-il, dérangée. Au point que la wilaya d’Alger, annonçait le 15 mai, soit près de trois mois après le début des manifestations, sa décision de barrer l’accès au porche de la Grande-Poste «à la lumière de l’expertise technique effectuée par l’organisme national de Contrôle technique de la construction (CTC) qui a conclu à l’existence de fissures et de corrosions».
Et d’annoncer que des travaux de restauration d’une partie des escaliers seront entamés. Etrange coïncidence que ce sursaut de la wilaya brusquement soucieuse de questions posées depuis plus de dix ans !
Et est-ce que le ministère de la Culture a été consulté, du fait que le monument aujourd’hui est en principe classé au patrimoine ? Pourquoi ne figure nulle part la date de ce rapport du CTC, car s’il a fallu attendre que des manifestants trépignent sur le porche pour le sécuriser, ce serait bien grave. Gouverner, c’est prévoir.
Et tout cas, le problème est là. Mais, même fermée et cadenassée, la Grande-Poste continue d’inspirer les Algériens et les Algériennes. Récemment, au salon Vivatech de Paris, nos start-up l’ont choisie comme décor de leur stand.



Date : 31 Mai 2019
Source : El Watan (QNI)
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